Blog d'Etude de la Culture Visuelle Moderne

Ce Blog porte principalement sur les mangas et l'animation japonaise. Vous y trouverez des fiches descriptives euphorisantes et des critiques transcendantales de ces oeuvres marquantes et singulières qui nous viennent du Pays du Soleil Levant.

02 mai 2009

Bakuman

Bakuman

de Tsugumi Ôba et Takeshi Obata

Japon : 2 tomes (en cours) - Jump Comics - 2008/...

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Histoire:

Ashiro Moritaka est un élève de troisième totalement blasé par la vie. Bien qu'étant le neveu d'un ancien mangaka et ayant lui-même un certain talent pour le dessin, il n'envisage son avenir que comme un long dimanche pluvieux passé devant la rediffusion d'un mauvais téléfilm M6, soit une vie entière à être enfermé dans un bureau déprimant pour accomplir, encore et encore, un travail ennuyeux à en mourir. La seule chose qui pourrait peut-être illuminer sa triste et pitoyable existence, son nonchalant et inintéressant passage sur Terre, serait de sortir avec la fille de ses rèves : sa camarade de classe Azuki Miho, une poupée toute lisse et parfaite, plus fade que la plus innocente des icones made in Disney, une lolita prude, vierge et fantasmée, comme seul les japonais peuvent encore en inventer. Mais Ashiro est si timide qu'il n'a jamais osé parler, ne serait-ce qu'une seule fois, à l'élue de son coeur. Il se contente alors de calmer toute sa frustration intérieure en passant ses heures de cours à dessiner inlassablament des portraits de cette dernière, à la manière d'un pervers psychopathe en bonne voie vers le titre de tueur en série de l'année. C'est d'ailleurs ce cahier plein de croquis, preuve incontestable du déséquilibre mental de notre jeune collégien, qui va être l'élément déclencheur de l'histoire qui nous est ici racontée. En effet, un jour, Ashiro oublie le dit cahier dans sa classe après les cours et, retournant sur les lieux du crime, rencontre Takagi Akito, l'élève le plus doué de toute sa promo, qui l'attend avec le précieux objet perdu dans les mains. Takagi va alors proposer un marché à notre gentil dessinateur sociopathe : il ne dira rien à Azuki sur l'amour que lui porte secrètement Ashiro, seulement si celui-ci l'aide à réaliser un manga. Ashiro refuse dans un premier temps, puis acceptera lors d'une étrange soirée où, reproduisant le stupide shéma de la relation amoureuse et masochiste qu'a connu son propre oncle, il promettra à Azuki de l'épouser une fois qu'il sera devenu un célèbre mangaka et que celle-ci aura doublé l'animé tiré de son oeuvre (oui, car la bougresse veut devenir seiyû : doubleuse de dessins animés). Bien sûr, celle-ci accepte, vu qu'elle est elle-même bizarrement amoureuse d'Ashiro, un type a qui elle n'a jamais parlé de toute sa vie, rappelons-le. Après avoir ingurgité et régurgité toute cette mièvrerie romantique, les adorables lecteurs que nous sommes vont alors enfin pouvoir découvrir le vif du sujet : comment écrit-on et fait-on publier un manga au Japon, ou plus précisemment, dans les pages du fameux Shônen Weekly Jump.

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Ashiro et Takagi : des mangakas qui se la pètent grave.

Critique:

Bakuman est la dernière série du duo Tsugumi Ôba/Takeshi Obata, mondialement connus pour leur récente collaboration sur le successful Death Note. Comme toujours, les dessins de Takeshi Obata sont sublimes et parfaitement adaptés à l'histoire de son comparse. Nos deux héros sont très (trop) stylés et leurs copines sont très (trop) jolies, il n'y a rien à redire la-dessus, si ce n'est peut-être, avouons-le, que ce côté très (trop) propre peut malheureusement parfois sembler manquer d'un peu d'âme et d'originalité. Commençons d'ailleurs avec cet aspect, ce petit défaut du nouveau manga d'Ôba/Obata qui ne se retrouve pas uniquement dans le graphisme de celui-ci, mais aussi et surtout, dans la conception de ses divers personnages. Pour exemple, si Ashiro a quelques bons côtés, dont sa timidité maladive un peu drôle ou sa grande motivation assez communicative, il n'en reste pas moins un jeune collégien au caractère plutôt banal. Même constat pour son ami Takagi, qui nous est au début présenté comme un intello surdoué et calculateur, mais dont le caractère finit par se fondre avec celui de son camarade de classe. C'est simple, les deux mangakas ne se battent jamais, ne s'insultent pas plus, et ressemblent trop souvent à un couple idéal pour une publicité Kinder bien glauque. Ici, Tsugumi semble vouloir nous montrer à tout prix l'extraordinnaire harmonie qui existe entre l'auteur et le dessinateur, et faire de cette bonne entente la première raison de la qualité de leur travail commun. Certes, cette démarche a son intérêt, mais on ne peut s'empêcher de laisser échapper un léger soupir de regret quand on imagine quelques secondes ce qu'aurait pu donner un duo un tant soit peu plus original, comme par exemple, deux types se détestant plus que tout au monde, que tout sépare, et qui décident de s'associer dans un pur but pratique, sachant l'un et l'autre qu'ils sont réciproquement les meilleurs dans leurs domaines respectifs. Bien sûr, rien de grandiose ou de révolutionnaire dans cet autre shéma, mais force est de reconnaître qu'il aurait eu le mérite de rendre les conversations entre nos deux héros un peu plus humoristiques. Un exemple flagrant des rapports mous et consensuels qu'entretiennent les divers protagonistes de l'histoire, est le fait que Takagi comprenne et respecte entièrement le choix d'Ashiro et d'Azuki de ne pas se revoir tant qu'ils n'auront pas tous les deux réalisé leurs rêves, alors qu'on avait là une source quasi inépuisable de vannes en tout genre, si les traits de caractères des personnages avaient été à peine un peu plus forcés. On aurait très bien vu chez Takagi, de par son côté petit génie et beau gosse toujours bien habillé à la fois, une certaine tendance à manipuler un tas de filles différentes dans le seul but de pouvoir coucher avec elles, complètement à l'opposé de l'extrême timidité et niaiserie de son ami, et l'amenant par conséquent à se moquer perpétuellement de ce dernier et de sa relation platonique avec sa pimbêche de copine. Mais rien de tout cela ici, juste des discussions sur comment faire le meilleur manga du monde ou sur leurs angoisses face aux résultats de tel ou tel concours de mangakas. Le paroxisme de cette tendance au lissage de chaque personnalité, se retrouve dans le personnage d'Azuki Miho. Avec ses grands yeux brillants et son magnifique répertoire de trois expressions faciales à tout casser (sourire, triste et sourire triste), elle est l'exemple même de la parfaite barbie japonaise : elle parle peu, se tient bien droite, est intelligente mais pas trop, et a des cheveux toujours impeccablement coiffés. Vous ne la verrez jamais faire de grimaces, couler du nez à cause d'un rhume ou encore avoir des flatulences, ce serait là sacrilège ! A des années lumières d'une Bulma dans DragonBall ou même d'une Miki dans Devilman (qui date pourtant de 1972), cette gentille Azuki est le symbole mangakesque le plus marquant de la vision conventionnelle et rétrograde de la femme, au Japon. Tsugumi nous proposera bien le personnage de Miyoshi, amie d'Azuki, plus énergique et extrovertie que cette dernière, afin d'essayer de se déculpabiliser du machisme décérébré dont il fait preuve dans la représentation de son idéal féminin fantasmé, mais ce ne sera que peine perdue. Avec ses seins énormes et ses jupes ultra courtes, la petite Miyoshi n'est guère plus indépendante que sa pauvre copine de galère. Malgré son étonnante force physique et son répondant dans de nombreuses situations, une fois passée à la moulinette de la mysoginie nippone, elle ne devient plus qu'un petit chien remuant la queue derrière son Takagi chéri, une gentille et sage épouse bien dressée, dont le seul désir est de voir son homme accomplir ses propres rêves. Vive le Japon !

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Azuki Miho : la barbie japonaise

Après avoir crucifié le machisme japonais en long et en large (entre autres choses), il est maintenant temps de parler de toutes les qualités de Bakuman. Car j'ai beau avoir joyeusement craché dans la soupe, il me faut reconnaître que celle-ci est bonne, excellente même, et que je ne manque pas, à chaque nouveau chapitre qui sort, de bien finir tout mon bol et d'en redemander encore. Tout dabord, pour véritablement apprécier Bakuman, il faut réussir à percevoir le but initial de cette série, dont toute l'histoire d'amour Ashiro/Azuki n'est qu'un horrible enrobage dégoulinant de bons sentiments. Ce but avoué, c'est celui de nous faire découvrir le fascinant envers du décor qui se cache derrière chacun de ces petits livres que nous aimons tant : les mangas. Quatre chapitres sur cinq sont entièremment consacrés à de nombreuses et très détaillées explications sur le processus complexe qu'est celui de la création et de l'édition d'un manga. Chaque étape du travail d'édition nous est exposé clairement et simplement, des discussions entre auteurs et éditeurs aux concours pour jeunes mangakas et autres sondages du Jump, tout nous est dévoilé sans aucune retenue. Certains personnages (comme Fukuda qui est, à ce jour et à mon avis, le seul mangaka vraiment charismatique de toute la série) vont même jusqu'à remettre en question la légitimité de certaines méthodes de travail et autres procédés éditoriaux. Ce qui est assez remarquable quand on sait que l'on ne parle ici quasiment que de la Shûeisha, la maison d'édition qui publie le Shônen Weekly Jump, où paraît Bakuman lui-même. Au final, on peut dire qu'on a parfois la forte impression d'être dans un immense bonus DVD qui nous dévoilerait miticuleusement toutes les coulisses du tournage de notre film préféré. Une fois que l'on a vu quel était le vrai propos de cette oeuvre, on peut ainsi comprendre la raison d'être de la pitoyable histoire d'amour qui en fait partie (sans pour autant se mettre à apprécier la nature de celle-ci, on ne va pas abuser non plus) : cette ridicule amourette n'est évidemment pas importante en soi, elle n'est qu'un prétexte afin de nous faire rentrer de manière plus directe et immersive dans le monde merveilleux de l'édition manga. De ce point de vue, Bakuman ressemblerait presque à un reportage de Michael Moore, où tout le côté progressif d'une pseudo enquête ne sert qu'à captiver plus intensément le spectateur, afin de pouvoir lui faire passer plusieurs informations d'une manière plus douce et agréable que celle d'un vieux livre d'école poussérieux. Sauf qu'à la place d'un gros type à lunettes, on a ici droit à une romance avec une poupée barbie. Bakuman se place donc dans un sens inverse à celui de nombreux autres mangas : alors qu'il est habituel de se servir d'un contexte ou d'un autre, quel qu'il soit, afin d'attirer le lecteur sur une éternelle histoire d'amour ou d'action, la série du duo Ôba/Obata utilise une même histoire d'amour, mais afin d'amener ses lecteurs à s'intéresser plus fortement au milieu qui leur est présenté. Et même si je ne peux m'empêcher de penser, au vu de la profonde niaiserie de l'idylle qui est utilisée, que cette tactique est ici plutôt mal réalisée, elle n'en est pas pour autant moins efficace en soi. La preuve est là : chaque semaine il me tarde de pouvoir lire un nouveau chapitre et de pouvoir en apprendre toujours un peu plus sur l'étrange domaine de l'édition manga au Japon.

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Takeshi Obata : un mangaka qui se la pète vachement moins que ses personnages.

Pour conclure, je dirais que si vous arrivez à faire abstraction de sa mièvrerie omniprésente et de ses clichés foisonnant, Bakuman saura vous divertir et vous intéresser au plus haut point, notamment grâce à son traitement très réaliste de tout ce qui concerne les nombreux rouages du fabuleux métier de mangaka.

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"Vite, Robin ! Vas me chercher le nouveau Bakuman !"


Commentaires

    Barbie japonaise

    Il est vrai que la situation de la femme au Japon est assez catastrophique.
    Surtout à cause d'une mentalité encore trop répandue, à la fois chez les hommes que chez les femmes.
    Et des fois, à mon grand regret, ça se reflète dans le contenu de certaines oeuvres.
    Dommage.

    Posté par SCZC, 03 mai 2009 à 10:21
  • Making-off

    "on ne peut s'empêcher de laisser échapper un léger soupir de regret quand on imagine quelques secondes ce qu'aurait pu donner un duo un tant soit peu plus original, comme par exemple, deux types se détestant plus que tout au monde, que tout sépare, et qui décident de s'associer dans un pur but pratique, sachant l'un et l'autre qu'ils sont réciproquement les meilleurs dans leurs domaines respectifs"

    Sauf qu'on aurait alors eu le schéma sempiternel des deux héros de shonen. ce format-là quoiqu'un peu plat a au moins le mérite de sortir des sentiers battus. Mais il est vrai que je n'aurai pas été contre les voir plus longtemps en froid lors de la "séparation".

    En revanche, je suis on ne peut plus d'accord avec ce constat sévère mais juste sur ZE cruche. Même les pires pimbêches-cruches en manga, et en shonen, ont presque des allures en comparaison. On se retient de sortir la pelle pour lui faire comprendre qu'elle a le droit d'exister; Ca sera une femme battue ça...

    Mais comme tu le précises, l'intérêt majeur est bien cette visite des coulisses du Jump. C'est d'autant plus intéressant qu'on a l'impression qu'ils n'ont pas policé leur discours sous des dehors de politiquement correct.

    Posté par Afloplouf, 03 mai 2009 à 23:06
  • L'amour n'est qu'un prétexte

    Les chapitres centrés sur l'histoire d'amour sont les moins bons de tous. Je pense qu'il ne sont là que pour rendre les persos un peu plus humains (même si s'aurait pu être mieux fait)

    Là où je ne suis pas d'accord avec toi, c'est en ce qui concerne Myoshi/Tsugumi, je trouve que leur couple fonctionne pas trop mal, et qu'elle a autant de répondant (parfois musclé) que lui (et il l'aide autant qu'elle le soutient, cf. les romans qu'elle tente d'écrire).

    Par contre j'aime bien l'idée de comparer Bakuman à un "bonus dvd" du Jump

    ps: j'ai aussi écrit un post, plus court, concernant Bakuman, je t'invite à y jeter un œil.

    Posté par Casual-otaku, 04 mai 2009 à 08:51
  • moi je trouve qu'elle a l'air super cool, Azuki Miho... Vive le Japon ! Vive la femme japonaise !

    Posté par Bobobiwan, 06 mai 2009 à 20:18
  • Je viens de lire le premier volume et que dire ? Si ce n'est que la phrase "Les hommes sont des rêves a réaliser que les femmes ne comprennent pas" m'a juste fait lâcher le manga. Comment on peut écrire ça aussi naturellement sans se rendre compte de la profonde idiotie et du sexisme du propos ?
    C'est vrai que découvrir les coulisses du manga est très sympa mais tout ce machisme ambiant m'a refroidie ...

    Posté par Matilda, 23 juillet 2010 à 16:43
  • +1 Matilda

    J'ai aussi été choquée par la vision de la femme dans ce manga. Heureusement je ne l'ai pas payé.
    S'il y avait eu un dossier sur la condition de la femme au Japon on aurait pu penser qu'il s'agissait là d'une critique mais comme le dit Matilda, c'est présenté de façon normale et c'est un très mauvais exemple pour la jeunesse. Même si d'un autre côté il y a beaucoup de recherches et de détails sur la façon de travailler d'un mangaka, ça n'excuse en aucune façon le fait de rabaisser la femme.

    Posté par Elinska, 02 septembre 2010 à 10:33
  • Très bien vu pour la représentation des femmes dans ce manga, je l'avais complètement zappé...
    Par contre le héros ce n'est pas "Ashiro" mais "Mashiro" !

    Posté par Suisha, 10 février 2011 à 11:34

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